Réflexion Mois de l’histoire des Noir·es msakkal février 19, 2026 8 mins lu / Nouvelles / Réflexion / Mois de l’histoire des Noir·es Regard d’Awovi Komassi, présidente du Conseil d’administration de la Fondation Béati sur la gouvernance, l’équité et la responsabilité Juriste de formation, Awovi n’a jamais envisagé sa carrière comme une trajectoire figée. Son parcours professionnel au Québec s’est construit à travers des expériences en droit corporatif, d’une incursion dans la rédaction d’articles d’analyse sur l’entrepreneuriat juridique et les mutations de la profession, puis en conformité légale et en gestion des risques en environnement, santé et sécurité. Elle s’est ensuite tournée vers l’intégration des enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans le commerce international, avant d’orienter son expertise vers la gestion des impacts et des risques associés aux décisions d’investissement. Elle évolue aujourd’hui dans le secteur du financement du développement, où elle contribue à intégrer ces considérations sociales et environnementales au cœur des choix financiers. Si l’on parle souvent de mentorat pour expliquer les trajectoires professionnelles, Awovi souligne plutôt l’importance du sponsorship : ces personnes qui, concrètement, ont cru en elle, lui ont donné sa chance et ont ouvert des portes. Une distinction importante, alors que les femmes noires sont souvent sur-mentorées… mais sont rarement réellement soutenues dans l’accès aux espaces de décision. Portant en elle des racines togolaises et ghanéennes, Awovi puise dans un héritage pluriel qui nourrit sa vision et son engagement professionnel. Pouvoir évoluer dans un secteur qui entretient un lien avec l’Afrique subsaharienne n’est pas anodin : c’est une continuité entre histoire personnelle, responsabilités professionnelles et conscience des interdépendances globales. Nous vous invitons à découvrir ses perspectives sur la gouvernance, le pouvoir réel, l’équité et la responsabilité des institutions face aux crises actuelles. Vision de la gouvernance Pour Awovi, penser la gouvernance, c’est aussi penser à celles et ceux qui ne sont pas encore à la table. Les générations futures, bien sûr, mais aussi les communautés qui, historiquement, ont été mises à l’écart des processus décisionnels, tout en subissant de manière disproportionnée les conséquences de ces décisions. Refuser cette réalité, ce serait continuer à prendre des décisions dont d’autres hériteront des coûts. “Aujourd’hui déjà, nous gérons les effets de choix faits dans le passé.” Cette vision implique un rapport non figé à la décision. La gouvernance doit rester itérative et agile. Une décision n’est pas un point final, et les gains ne sont pas toujours immédiats. L’enjeu est d’éviter de transférer des dettes — qu’elles soient humaines, sociales ou environnementales — vers l’avenir. Des défis majeurs résident dans la cohérence. Les institutions sont portées par des humains, avec leurs limites et il ne s’agit pas d’exiger la perfection, mais d’assurer une continuité réelle entre les valeurs affichées, les intentions et les décisions prises. Cette cohérence est aussi ce qui garantit la crédibilité, notamment lorsqu’il s’agit d’investissements se réclamant de l’impact. “La responsabilité institutionnelle n’a rien d’abstrait. Les crises écologiques et sociales sont bien réelles, et leurs impacts ne sont pas répartis équitablement. Elles ne sont pas nouvelles non plus : elles appellent à apprendre du passé et à agir avec lucidité dans le présent.” Comme présidente de la Fondation, Awovi inscrit son mandat dans la continuité du travail déjà amorcé. Lors de l’élaboration de la stratégie, il a fallu d’abord clarifier les intentions, les rendre publiques et les assumer. La phase actuelle est celle de la mise en action. La crédibilité de la Fondation repose désormais sur sa capacité à traduire ces engagements en résultats tangibles. Son mandat est clair : veiller à ce que les intentions formulées se transforment en impacts réels. De la représentation au pouvoir réel La diversité ne devrait pas être présente qu’en apparence et sans pouvoir réel. La représentation ne devient un levier que lorsqu’elle est accompagnée de confiance, de temps, d’un réel espace de décision et d’un partage des responsabilités. Être « là » ne suffit pas. Être nommé·e sans accompagnement ni marge de manœuvre peut même exposer à des situations de vulnérabilité bien documentées, comme la falaise de verre. La diversité devient un alibi lorsqu’elle ne s’accompagne pas d’une volonté claire de transformer les pratiques. La véritable inclusion, selon Awovi, commence là où l’écoute devient inconfortable. Elle suppose d’accepter d’être mis.e au défi dans ses perspectives et de reconnaître que l’accueil de la différence implique d’en être transformé·e. Une institution qui prétend promouvoir la diversité et l’inclusion doit être prête à évoluer, et non simplement à recruter des profils différents sans les intégrer. L’équité comme travail continu Awovi insiste sur un point central : l’équité n’est pas une cible à atteindre, mais un travail en continu. Elle exige une volonté de durée, une capacité d’adaptation constante et un refus de faire reposer l’effort sur l’épuisement de quelques personnes. Les communautés ne sont pas monolithiques, et la représentation ne peut se limiter à certains profils jugés plus « acceptables » dans des espaces très normés, notamment en matière de langage, de diplômes ou de façons de se présenter. Elle rappelle que la diversité ne concerne pas seulement les identités, mais aussi les manières de concevoir, de faire et de produire des résultats. Des savoirs et des pratiques efficaces existent en dehors des cadres institutionnels traditionnels, même lorsqu’ils ne correspondent pas aux critères de reconnaissance dominants. Awovi refuse également l’idée de devenir la porte-parole de prétendus « sans-voix ». Pour elle, tout le monde a une voix. Le problème n’est pas l’absence de voix, mais le choix collectif de ne pas écouter certaines expériences, certains savoirs, certains vécus. Ces voix s’expriment de multiples façons, et la responsabilité des institutions est de créer les conditions pour les entendre. Intégrer le vivant comme partie prenante Cette réflexion s’étend à la manière dont les institutions considèrent la nature. Awovi invite à sortir d’une pensée strictement sectorielle pour adopter une approche plus holistique. La nature ne peut plus être traitée comme une externalité : elle est une partie prenante à part entière des décisions stratégiques. La nature « parle » — à travers les dérèglements climatiques, les migrations, les territoires, les communautés qui vivent en proximité avec elle, les agriculteur·rices, les scientifiques, les populations régionales et plus encore. Et encore là, il s’agit d’un choix : celui d’écouter ou d’ignorer. Reconnaître cette voix implique de se demander, pour chaque décision : qui ou quoi en paie réellement le coût? C’est dans cette logique que la Fondation intègre les régions et les groupes en quête d’équité parmi nos priorités de financement. Non pas de manière symbolique, mais en cherchant à inscrire ces considérations dans les processus, les pratiques et les mécanismes de décision, avec rigueur et conviction. La reconnaissance institutionnelle demeure importante, notamment parce qu’elle permet de légitimer des voix, de créer des espaces de dialogue et de renforcer la crédibilité. À elle seule, toutefois, elle ne produit pas le changement. Elle ne saurait remplacer la responsabilité collective de l’organisation. La reconnaissance institutionnelle n’est donc pas une finalité, mais un point de départ. Si son parcours et ses identités influencent nécessairement son regard, Awovi insiste sur ce qui lui importe avant tout : la rigueur avec laquelle une organisation se gouverne, et sa capacité réelle à se remettre en question. C’est dans cette exigence de cohérence, de responsabilité et d’apprentissage continu que peuvent s’inscrire des transformations profondes et durables. Partager cet article Facebook Twitter LinkedIn Email